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Chapitre I La chambre den bas




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  1. Chapitre I Javert draill
  2. Chapitre I La Charybde du faubourg Saint-Antoine et la Scylla du faubourg du Temple
  3. Chapitre I Le 16 fvrier 1833
  4. Chapitre I Le cloaque et ses surprises
  5. Chapitre I Le septime cercle[104] et le huitime ciel
  6. Chapitre I O lon revoit larbre lempltre de zinc
  7. Chapitre I Piti pour les malheureux, mais indulgence pour les heureux
  8. Chapitre II Autre pas en arrire
  9. Chapitre II Dernires palpitations de la lampe sans huile

Le lendemain, la nuit tombante, Jean Valjean frappait la porte cochre de la maison Gillenormand. Ce fut Basque qui le reut. Basque se trouvait dans la cour point nomm, et comme sil avait eu des ordres. Il arrive quelquefois quon dit un domestique : Vous guetterez monsieur un tel, quand il arrivera.

 

Basque, sans attendre que Jean Valjean vnt lui, lui adressa la parole :

 

Monsieur le baron ma charg de demander monsieur sil dsire monter ou rester en bas ?

 

Rester en bas, rpondit Jean Valjean.

 

Basque, dailleurs absolument respectueux, ouvrit la porte de la salle basse et dit : Je vais prvenir madame.

 

La pice o Jean Valjean entra tait un rez-de-chausse vot et humide, servant de cellier dans loccasion, donnant sur la rue, carrel de carreaux rouges, et mal clair dune fentre barreaux de fer.

 

Cette chambre ntait pas de celles que harclent le houssoir, la tte de loup et le balai. La poussire y tait tranquille. La perscution des araignes ny tait pas organise. Une telle toile, largement tale, bien noire, orne de mouches mortes, faisait la roue sur une des vitres de la fentre. La salle, petite et basse, tait meuble dun tas de bouteilles vides amonceles dans un coin. La muraille, badigeonne dun badigeon docre jaune, scaillait par larges plaques. Au fond, il y avait une chemine de bois peinte en noir tablette troite. Un feu y tait allum ; ce qui indiquait quon avait compt sur la rponse de Jean Valjean : Rester en bas.

 

Deux fauteuils taient placs aux deux coins de la chemine. Entre les fauteuils tait tendue, en guise de tapis, une vieille descente de lit montrant plus de corde que de laine.

 

La chambre avait pour clairage le feu de la chemine et le crpuscule de la fentre.

 

Jean Valjean tait fatigu. Depuis plusieurs jours il ne mangeait ni ne dormait. Il se laissa tomber sur un des fauteuils.

 

Basque revint, posa sur la chemine une bougie allume et se retira. Jean Valjean, la tte ploye et le menton sur la poitrine, naperut ni Basque, ni la bougie.

 

Tout coup, il se dressa comme en sursaut. Cosette tait derrire lui.



 

Il ne lavait pas vue entrer, mais il avait senti quelle entrait. Il se retourna. Il la contempla. Elle tait adorablement belle. Mais ce quil regardait de ce profond regard, ce ntait pas la beaut, ctait lme.

 

Ah bien, scria Cosette, voil une ide ! pre, je savais que vous tiez singulier, mais jamais je ne me serais attendue celle-l. Marius me dit que cest vous qui voulez que je vous reoive ici.

 

Oui, cest moi.

 

Je mattendais la rponse. Tenez-vous bien. Je vous prviens que je vais vous faire une scne. Commenons par le commencement. Pre, embrassez-moi.

 

Et elle tendit sa joue.

 

Jean Valjean demeura immobile.

 

Vous ne bougez pas. Je le constate. Attitude de coupable. Mais cest gal, je vous pardonne. Jsus-Christ a dit : Tendez lautre joue. La voici.

 

Et elle tendit lautre joue.

 

Jean Valjean ne remua pas. Il semblait quil et les pieds clous dans le pav.

 

Ceci devient srieux, dit Cosette. Quest-ce que je vous ai fait ? Je me dclare brouille. Vous me devez mon raccommodement. Vous dnez avec nous.



 

Jai dn.

 

Ce nest pas vrai. Je vous ferai gronder par monsieur Gillenormand. Les grands-pres sont faits pour tancer les pres. Allons. Montez avec moi dans le salon. Tout de suite.

 

Impossible.

 

Cosette ici perdit un peu de terrain. Elle cessa dordonner et passa aux questions.

 

Mais pourquoi ? Et vous choisissez pour me voir la chambre la plus laide de la maison. Cest horrible ici.

 

Tu sais

 

Jean Valjean se reprit.

 

Vous savez, madame, je suis particulier, jai mes lubies.

 

Cosette frappa ses petites mains lune contre lautre.

 

Madame ! vous savez ! encore du nouveau ! Quest-ce que cela veut dire ?

 

Jean Valjean attacha sur elle ce sourire navrant auquel il avait parfois recours.

 

Vous avez voulu tre madame. Vous ltes.

 

Pas pour vous, pre.

 

Ne mappelez plus pre.

 

Comment ?

 

Appelez-moi monsieur Jean. Jean, si vous voulez.

 

Vous ntes plus pre ? je ne suis plus Cosette ? monsieur Jean ? Quest-ce que cela signifie ? mais cest des rvolutions, a ! que sest-il donc pass ? Regardez-moi donc un peu en face. Et vous ne voulez pas demeurer avec nous ! Et vous ne voulez pas de ma chambre ! Quest-ce que je vous ai fait ? Quest-ce que je vous ai fait ? Il y a donc eu quelque chose ?

 

Rien.

 

Eh bien alors ?

 

Tout est comme lordinaire.

 

Pourquoi changez-vous de nom ?

 

Vous en avez bien chang, vous.

 

Il sourit encore de ce mme sourire et ajouta :

 

Puisque vous tes madame Pontmercy, je puis bien tre monsieur Jean.

 

Je ny comprends rien. Tout cela est idiot. Je demanderai mon mari la permission que vous soyez monsieur Jean. Jespre quil ny consentira pas. Vous me faites beaucoup de peine. On a des lubies, mais on ne fait pas du chagrin sa petite Cosette. Cest mal. Vous navez pas le droit dtre mchant, vous qui tes bon.

 

Il ne rpondit pas.

 

Elle lui prit vivement les deux mains, et, dun mouvement irrsistible, les levant vers son visage, elle les pressa contre son cou sous son menton, ce qui est un profond geste de tendresse.

 

Oh ! lui dit-elle, soyez bon !

 

Et elle poursuivit :

 

Voici ce que jappelle tre bon : tre gentil, venir demeurer ici, reprendre nos bonnes petites promenades, il y a des oiseaux ici comme rue Plumet, vivre avec nous, quitter ce trou de la rue de lHomme-Arm, ne pas nous donner des charades deviner, tre comme tout le monde, dner avec nous, djeuner avec nous, tre mon pre.

 

Il dgagea ses mains.

 

Vous navez plus besoin de pre, vous avez un mari.

 

Cosette semporta.

 

Je nai plus besoin de pre ! Des choses comme qui nont pas le sens commun, on ne sait que dire vraiment !

 

Si Toussaint tait l, reprit Jean Valjean comme quelquun qui en est chercher des autorits et qui se rattache toutes les branches, elle serait la premire convenir que cest vrai que jai toujours eu mes manires moi. Il ny a rien de nouveau. Jai toujours aim mon coin noir.

 

Mais il fait froid ici. On ny voit pas clair. Cest abominable, a, de vouloir tre monsieur Jean. Je ne veux pas que vous me disiez vous.

 

Tout lheure, en venant, rpondit Jean Valjean, jai vu rue Saint-Louis un meuble. Chez un bniste. Si jtais une jolie femme, je me donnerais ce meuble-l. Une toilette trs bien ; genre d prsent. Ce que vous appelez du bois de rose, je crois. Cest incrust. Une glace assez grande. Il y a des tiroirs. Cest joli.

 

Hou ! le vilain ours ! rpliqua Cosette.

 

Et avec une gentillesse suprme, serrant les dents et cartant les lvres, elle souffla contre Jean Valjean. Ctait une Grce copiant une chatte.

 

Je suis furieuse, reprit-elle. Depuis hier vous me faites tous rager. Je bisque beaucoup. Je ne comprends pas. Vous ne me dfendez pas contre Marius. Marius ne me soutient pas contre vous. Je suis toute seule. Jarrange une chambre gentiment. Si javais pu y mettre le bon Dieu, je ly aurais mis. On me laisse ma chambre sur les bras. Mon locataire me fait banqueroute. Je commande Nicolette un bon petit dner. On nen veut pas de votre dner, madame. Et mon pre Fauchelevent veut que je lappelle monsieur Jean, et que je le reoive dans une affreuse vieille laide cave moisie o les murs ont de la barbe, et o il y a, en fait de cristaux, des bouteilles vides, et en fait de rideaux, des toiles daraignes ! Vous tes singulier, jy consens, cest votre genre, mais on accorde une trve des gens qui se marient. Vous nauriez pas d vous remettre tre singulier tout de suite. Vous allez donc tre bien content dans votre abominable rue de lHomme-Arm. Jy ai t bien dsespre, moi ! Quest-ce que vous avez contre moi ? Vous me faites beaucoup de peine. Fi !

 

Et, srieuse subitement, elle regarda fixement Jean Valjean, et ajouta :

 

Vous men voulez donc de ce que je suis heureuse ?

 

La navet, son insu, pntre quelquefois trs avant. Cette question, simple pour Cosette, tait profonde pour Jean Valjean. Cosette voulait gratigner ; elle dchirait.

 

Jean Valjean plit. Il resta un moment sans rpondre, puis, dun accent inexprimable et se parlant lui-mme, il murmura :

 

Son bonheur, ctait le but de ma vie. prsent Dieu peut me signer ma sortie. Cosette, tu es heureuse ; mon temps est fait.

 

Ah ! vous mavez dit tu ! scria Cosette.

 

Et elle lui sauta au cou.

 

Jean Valjean, perdu, ltreignit contre sa poitrine avec garement. Il lui sembla presque quil la reprenait.

 

Merci, pre ! lui dit Cosette.

 

Lentranement allait devenir poignant pour Jean Valjean. Il se retira doucement des bras de Cosette, et prit son chapeau.

 

Eh bien ? dit Cosette.

 

Jean Valjean rpondit :

 

Je vous quitte, madame, on vous attend.

 

Et, du seuil de la porte, il ajouta :

 

Je vous ai dit tu. Dites votre mari que cela ne marrivera plus. Pardonnez-moi.

 

Jean Valjean sortit, laissant Cosette stupfaite de cet adieu nigmatique.

 


: 2015-09-13; : 7;





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