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Chapitre XVIII Le vautour devenu proie




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  1. CCXVIII
  2. Chapitre I Javert draill
  3. Chapitre I La chambre den bas
  4. Chapitre I La Charybde du faubourg Saint-Antoine et la Scylla du faubourg du Temple
  5. Chapitre I Le 16 fvrier 1833
  6. Chapitre I Le cloaque et ses surprises
  7. Chapitre I Le septime cercle[104] et le huitime ciel
  8. Chapitre I O lon revoit larbre lempltre de zinc
  9. Chapitre I Piti pour les malheureux, mais indulgence pour les heureux
  10. Chapitre II Autre pas en arrire

Insistons sur un fait psychologique propre aux barricades. Rien de ce qui caractrise cette surprenante guerre des rues ne doit tre omis.

 

Quelle que soit cette trange tranquillit intrieure dont nous venons de parler, la barricade, pour ceux qui sont dedans, nen reste pas moins vision.

 

Il y a de lapocalypse dans la guerre civile, toutes les brumes de linconnu se mlent ces flamboiements farouches, les rvolutions sont sphinx, et quiconque a travers une barricade croit avoir travers un songe.

 

Ce quon ressent dans ces lieux-l, nous lavons indiqu propos de Marius, et nous en verrons les consquences, cest plus et cest moins que de la vie. Sorti dune barricade, on ne sait plus ce quon y a vu. On a t terrible, on lignore. On a t entour dides combattantes qui avaient des faces humaines ; on a eu la tte dans de la lumire davenir. Il y avait des cadavres couchs et des fantmes debout. Les heures taient colossales et semblaient des heures dternit. On a vcu dans la mort. Des ombres ont pass. Qutait-ce ? On a vu des mains o il y avait du sang ; ctait un assourdissement pouvantable, ctait aussi un affreux silence ; il y avait des bouches ouvertes qui criaient, et dautres bouches ouvertes qui se taisaient ; on tait dans de la fume, dans de la nuit peut-tre. On croit avoir touch au suintement sinistre des profondeurs inconnues ; on regarde quelque chose de rouge quon a dans les ongles. On ne se souvient plus.

 

Revenons la rue de la Chanvrerie.

 

Tout coup, entre deux dcharges, on entendit le son lointain dune heure qui sonnait.

 

Cest midi, dit Combeferre.

 

Les douze coups ntaient pas sonns quEnjolras se dressait tout debout, et jetait du haut de la barricade cette clameur tonnante :

 

Montez des pavs dans la maison. Garnissez-en le rebord de la fentre et des mansardes. La moiti des hommes aux fusils, lautre moiti aux pavs. Pas une minute perdre.

 

Un peloton de sapeurs-pompiers, la hache lpaule, venait dapparatre en ordre de bataille lextrmit de la rue.

 

Ceci ne pouvait tre quune tte de colonne ; et de quelle colonne ? de la colonne dattaque videmment ; les sapeurs-pompiers chargs de dmolir la barricade devant toujours prcder les soldats chargs de lescalader.



 

On touchait videmment linstant que M. de Clermont-Tonnerre, en 1822, appelait le coup de collier [27].

 

Lordre dEnjolras fut excut avec la hte correcte propre aux navires et aux barricades, les deux seuls lieux de combat do lvasion soit impossible. En moins dune minute, les deux tiers des pavs quEnjolras avait fait entasser la porte de Corinthe furent monts au premier tage et au grenier, et, avant quune deuxime minute ft coule, ces pavs, artistement poss lun sur lautre, muraient jusqu moiti de la hauteur la fentre du premier et les lucarnes des mansardes. Quelques intervalles, mnags soigneusement par Feuilly, principal constructeur, pouvaient laisser passer des canons de fusil. Cet armement des fentres put se faire dautant plus facilement que la mitraille avait cess. Les deux pices tiraient maintenant boulet sur le centre du barrage afin dy faire une troue, et, sil tait possible, une brche, pour lassaut.



 

Quand les pavs, destins la dfense suprme, furent en place, Enjolras fit porter au premier tage les bouteilles quil avait places sous la table o tait Mabeuf.

 

Qui donc boira cela ? lui demanda Bossuet.

 

Eux, rpondit Enjolras.

 

Puis on barricada la fentre den bas, et lon tint toutes prtes les traverses de fer qui servaient barrer intrieurement la nuit la porte du cabaret.

 

La forteresse tait complte. La barricade tait le rempart, le cabaret tait le donjon.

 

Des pavs qui restaient, on boucha la coupure.

 

Comme les dfenseurs dune barricade sont toujours obligs de mnager les munitions, et que les assigeants le savent, les assigeants combinent leurs arrangements avec une sorte de loisir irritant, sexposent avant lheure au feu, mais en apparence plus quen ralit, et prennent leurs aises. Les apprts dattaque se font toujours avec une certaine lenteur mthodique ; aprs quoi, la foudre.

 

Cette lenteur permit Enjolras de tout revoir et de tout perfectionner. Il sentait que puisque de tels hommes allaient mourir, leur mort devait tre un chef-duvre.

 

Il dit Marius : Nous sommes les deux chefs. Je vais donner les derniers ordres au dedans. Toi, reste dehors et observe.

 

Marius se posta en observation sur la crte de la barricade.

 

Enjolras fit clouer la porte de la cuisine qui, on sen souvient, tait lambulance.

 

Pas dclaboussures sur les blesss, dit-il.

 

Il donna ses dernires instructions dans la salle basse dune voix brve, mais profondment tranquille ; Feuilly coutait et rpondait au nom de tous.



 

Au premier tage, tenez des haches prtes pour couper lescalier. Les a-t-on ?

 

Oui, dit Feuilly.

 

Combien ?

 

Deux haches et un merlin.

 

Cest bien. Nous sommes vingt-six combattants debout. Combien y a-t-il de fusils ?

 

Trente-quatre.

 

Huit de trop. Tenez ces fusils chargs comme les autres, et sous la main. Aux ceintures les sabres et les pistolets. Vingt hommes la barricade. Six embusqus aux mansardes et la fentre du premier pour faire feu sur les assaillants travers les meurtrires des pavs. Quil ne reste pas ici un seul travailleur inutile. Tout lheure, quand le tambour battra la charge, que les vingt den bas se prcipitent la barricade. Les premiers arrivs seront les mieux placs.

 

Ces dispositions faites, il se tourna vers Javert, et lui dit :

 

Je ne toublie pas.

 

Et, posant sur la table un pistolet, il ajouta :

 

Le dernier qui sortira dici cassera la tte cet espion.

 

Ici ? demanda une voix.

 

Non, ne mlons pas ce cadavre aux ntres. On peut enjamber la petite barricade sur la ruelle Mondtour. Elle na que quatre pieds de haut. Lhomme est bien garrott. On ly mnera, et on ly excutera.

 

Quelquun, en ce moment-l, tait plus impassible quEnjolras ; ctait Javert.

 

Ici Jean Valjean apparut.

 

Il tait confondu dans le groupe des insurgs. Il en sortit, et dit Enjolras :

 

Vous tes le commandant ?

 

Oui.

 

Vous mavez remerci tout lheure.

 

Au nom de la Rpublique. La barricade a deux sauveurs : Marius Pontmercy et vous.

 

Pensez-vous que je mrite une rcompense ?

 

Certes.

 

Eh bien, jen demande une.

 

Laquelle ?

 

Brler moi-mme la cervelle cet homme-l.

 

Javert leva la tte, vit Jean Valjean, eut un mouvement imperceptible, et dit :

 

Cest juste.

 

Quant Enjolras, il stait mis recharger sa carabine ; il promena ses yeux autour de lui :

 

Pas de rclamations ?

 

Et il se tourna vers Jean Valjean :

 

Prenez le mouchard.

 

Jean Valjean, en effet, prit possession de Javert en sasseyant sur lextrmit de la table. Il saisit le pistolet, et un faible cliquetis annona quil venait de larmer.

 

Presque au mme instant, on entendit une sonnerie de clairons.

 

Alerte ! cria Marius du haut de la barricade.

 

Javert se mit rire de ce rire sans bruit qui lui tait propre, et, regardant fixement les insurgs, leur dit :

 

Vous ntes gure mieux portants que moi.

 

Tous dehors ! cria Enjolras.

 

Les insurgs slancrent en tumulte, et, en sortant, reurent dans le dos, quon nous passe lexpression, cette parole de Javert :

 

tout lheure !

 


: 2015-09-13; : 6;







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