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octobre 1982, San Augusto




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  1. Mai 1982, San Augusto

Il est temps pour moi de sceller lhistoire de Juan. Décrire noir sur blanc son secret. Jai relu mes notes dArgentine et je me dis que jai été bien naïf. Les questions qui nont cessé de saccumuler autour de son histoire, prises ensemble, dessinent une réponse unique.

Doù viennent la violence, la cruauté, la rage de Juan ? Cette faim de viande humaine ? Ces rites quil organise avec précision comme sil les avait déjà vus ? Cet alphabet étrange qui paraît être celui dune langue primitive ?

Il ne sagit ni dautisme, ni dun virus mystérieux, il sagit dun apprentissage. Une éducation qui lui a été donnée au fond de la jungle. Une culture qui ne provient ni de ses parents adoptifs, ni des singes hurleurs.

Juan na pas rencontré un virus dans la forêt. Il a rencontré un peuple.

Impossible de développer cette hypothèse. Quel clan aurait pu lui inculquer de telles traditions ? Une tribu primitive ? Jamais personne ne ma parlé dautres ethnies que les Tobas, les Pilagas ou les Wichis dans la région de Campo Alegre. Et ils vivent depuis longtemps comme tous les paysans argentins.

Alors qui ? quoi ? Pourquoi nai-je jamais entendu parler de tels êtres ? Pourquoi aucun villageois de Campo Alegre na-t-il croisé une de ces créatures, si elles existent ? Une conviction : ces barbares, Juan les dessine depuis son arrivée à la mission. Ces traits noirs qui sont à la fois des figures humaines et les signes dun langage occulte.

La forêt, elle te mord : tel est le message.

La forêt cache un peuple sauvage, mi-hommes, mi-bêtes.

Dune certaine façon, je regrette de ne plus être à Campo Alegre pour chercher. Menfoncer sur les traces de Juan, dans la Selva de las Aimas. Mais il est trop tard. Pour moi. Pour Juan.

Je dois abandonner lenfant à son destin. Je prie pour que lamiral le protège et que son âme emprunte, malgré tout, un juste chemin... Quant à moi...



Comme dit Jacob à Dieu dans la Genèse : Où fuirai-je loin de ta face ? Si je gravis les Cieux, tu es là, quaux Enfers je me couche, te voici.

Jeanne sarrêta de nouveau. Complètement sonnée. La découverte de Pierre Roberge résolvait, dun seul coup, la plupart des énigmes de sa propre enquête.

Une horde primitive...

Un clan jailli des ténèbres...

Cétait précisément le mobile commun aux meurtres de Juan/ Joachim... le sang... le crâne...

Un peuple qui présentait des caractéristiques physiques non humaines. Midi.

Dehors, la pluie avait repris, enfonçant lunivers dans un bourbier sans couleur. Vérifier. Confirmer. Valider. Jeanne rouvrit son cellulaire et composa le numéro de portable de Bernard Pavois.

Quatre sonneries puis la voix placide du bouddha.

Vous êtes encore au laboratoire ? attaqua Jeanne.

Oui.

Je me suis plantée la dernière fois que je vous ai appelé. Léchantillon de sang reçu par Nelly nabritait ni virus ni microbes ni parasites.



Ça ne tenait pas debout.

Lhomme de Managua la envoyé à Nelly pour quelle établisse un caryotype. Cest possible à partir dune goutte de sang, non ?

Oui. Que devait révéler ce caryotype ?

Une anomalie.

De quel genre ?

Un profil chromosomique nouveau. Ou très ancien. Différent de celui de lespèce humaine.

Je ne comprends pas.

Vous mavez dit lors de notre deuxième rendez-vous que le caryotype de lhomme de Néandertal comportait 48 chromosomes.

Cest ce que jai lu, oui, mais je ne suis pas spécialiste.

Je pense à ce genre danomalies.

Vous délirez.

Cherchons plutôt des preuves pratiques de la manipulation de Nelly. La mise en culture dun échantillon laisse une trace dans lordinateur, non ?

Pas la mise en culture. La photographie de la métaphase, létape suivante. Pour faire cette photo, on doit ouvrir un dossier et lui assigner un numéro de référence. Un numéro à dix chiffres. Ineffaçable.

Vous pouvez donc repérer la trace dune telle analyse dans la mémoire informatique du programme central ?

Je ne peux retrouver quune liste de références.

Mais le chiffre comporte la date de lanalyse.

La date, oui. Et lheure de lutilisation de lordinateur.

Nelly a reçu léchantillon le 31 mai. Admettons quelle ait commencé la mise en culture le soir même. Combien de temps aurait duré cette culture ?



Pour le sang, cest plus rapide que pour le liquide amniotique. Trois jours.

Le 3 juin au soir, donc, Nelly revient vers sa culture. Et elle utilise lordinateur.

Non. Il faut encore compter 24 heures de travail avant la métaphase.

Nous arrivons au 4 juin. Ce soir-là, Nelly ouvre un dossier. Donne un numéro à son fragment. Photographie les chromosomes. Pourriez-vous chercher une référence cette nuit-là ? Une référence qui ne renverrait à aucun nom de patiente ? Ni même à aucune photographie ? A mon avis, Nelly a imprimé le cliché et effacé limage derrière elle.

Elle entendait déjà le claquement des touches de lordinateur.

Jai la référence, murmura Pavois au bout de quelques secondes. On a utilisé le matériel à 1 h 24 du matin. Le 5 juin, donc. Mais je nai rien dautre. Pas de nom, pas dimage. On a tout effacé. Sauf ce numéro, indélébile.

Nelly na gardé que le tirage. Et elle est morte à cause de cette image.

Comment en êtes-vous sûre ?

Le 5 juin, cest la date de son meurtre, aux environs de 3 heures du matin. Le tueur a surpris Nelly, la éliminée et a emporté le dossier.

Silence. Pavois reprit :

Ce caryotype, que représente-t-il au juste ?

Je vous le répète. Il appartient à une famille dhommes différente.

Cest absurde.

Nelly est morte à cause de cette absurdité.

Pourquoi ne men a-t-elle pas parlé ?

Parce quelle connaissait votre réponse. Elle attendait davoir des résultats concrets.

Le cytogénéticien najouta rien. Il regrettait sans doute de navoir pas inspiré plus confiance à sa compagne. De ne pas avoir mené ses recherches auprès delle. Elle aurait peut-être alors échappé au tueur... Jeanne navait ni le temps de le consoler ni de le détromper. Elle le remercia et raccrocha.

Elle composa le numéro argentin que Reischenbach lui avait donné : linstitut agronomique de Tucumán. Daniel Taïeb, le directeur du département de fouilles paléontologiques, nétait pas là. Jeanne laissa ses coordonnées et demanda quil la rappelle. Sans grand espoir.

Dehors, la pluie continuait. La jungle, rendue cinglée par le vent. La vérité, plus cinglée encore... Il fallait quelle parle à quelquun. Quelle explique à voix haute ce quelle venait de comprendre.

Reischenbach.

Le flic navait pas sitôt décroché que Jeanne lui déballait toute lhistoire. La découverte de Juan, lenfant-loup, en 1981, dans la forêt des Mânes. Son retour dans le monde des hommes. Son apprentissage. Puis lenquête que Pierre Roberge avait menée pour remonter son histoire.

Pour établir ceci :

Juan, neuf ans, navait pas été élevé par des singes hurleurs mais par les héritiers dun peuple primitif nappartenant à aucune ethnie de cette province dArgentine.

Tu crois pas que tu pousses un peu, non ? fit le flic, incrédule.

Ce peuple différent est le mobile des meurtres parisiens.

Ben voyons.

Juan, lenfant-loup, est devenu Joachim, un avocat de trente-cinq ans vivant à Paris. En apparence, rien ne le distingue dun Parisien bon teint, mais il abrite en son for intérieur un enfant sauvage. Un cannibale qui protège le secret de son peuple. Quand il a su que ce secret était menacé, il est entré en action.

Le silence de Reischenbach sétirait. Elle continua :

Manzarena, le banquier du sang, avait mis la main sur un échantillon sanguin du clan. Il la envoyé à Nelly Barjac pour quelle établisse son caryotype. Manzarena était un obsédé de la préhistoire et de lorigine du mal chez lhomme. Nelly Barjac reçoit léchantillon le 31 mai. Le temps quelle procède aux manipulations nécessaires, elle obtient ses résultats dans la nuit du 4 au 5 juin. Cette même nuit, Joachim lui rend visite. Il la tue et emporte échantillons et analyses.

Comment a-t-il su que Nelly travaillait là-dessus ?

Je ne sais pas encore. A mon avis, Nelly connaissait Joachim. Il soccupe de plusieurs associations humanitaires sud-américaines. Ils ont eu un contact. Elle savait quil était originaire du Nordeste argentin. Elle lui a parlé de cette histoire, même à demi-mot. Cela lui a coûté la vie.

Nous avons checké tous ses contacts téléphoniques, tous ses mails.

Il y a eu une autre relation. Peut-être simplement de vive voix. Joachim a compris le danger. Il est venu faire le ménage.

Pourquoi aurait-il tué aussi Marion Cantelau ?

Aucune idée. Mais il existe un lien entre les enfants autistes du centre et Joachim. Marion menaçait le secret, dune autre façon. Jen suis sûre.

Et Francesca Tercia ?

Pour elle, cest clair. Elle avait reçu le crâne de De Almeida. Ce vestige doit appartenir à la préhistoire du peuple de la forêt. Souviens-toi : le fossile comporte des difformités. Sans doute les caractères simiesques dune famille dhominidés très ancienne. François Taine avait compris tout ça.

Cest un génie, fit Reischenbach, sceptique.

Il navait aucun mérite. Il avait vu la sculpture.

Quelle sculpture ?

La reconstitution que Francesca avait réalisée daprès le crâne. Sur ce coup, jai fait une erreur. Jai cru que lœuvre appartenait à la veine personnelle de la sculptrice. En réalité, elle se livrait à une reconstitution anthropologique daprès le crâne du paléo-anthropologue. Dans la pure tradition de latelier de Vioti. Elle travaillait chez elle, en secret, parce quil sagissait dun véritable scoop... Quand jai tenté de sauver François des flammes, jai aperçu la statue il lavait volée chez Francesca. Elle brûlait mais jai pu voir quil sagissait dun petit homme aux allures de singe...

Il y a toujours le même os. Sans jeu de mots. Comment Joachim était-il au courant des travaux de Francesca ?

Joachim et Francesca se connaissaient. Ils sont tous les deux argentins.

LArgentine, cest grand.

A Paris, il ny a pas tant dArgentins que ça.

Nouveau silence. Reischenbach cogitait.

Donc, nous avons trois meurtres cannibales, commis par un fou qui se prend pour un homme préhistorique. Un cinglé dont le mobile se résumerait à une goutte de sang et un crâne ?

Pas nimporte quel sang. Pas nimporte quel crâne. Des vestiges qui démontrent lexistence dun peuple héritier dun clan très ancien. Le crâne, par exemple, doit ressembler aux ossements des Proto-Cro-Magnons quon a découverts au Moyen-Orient ou en Europe.

Comme celui-ci ?

Jeanne se pétrifia. Un crâne venait datterrir sur son lit. Dans le même temps, une voix avait retenti dans son dos. Dans sa chambre.

Durant une seconde, elle fixa los aux orbites noires. Il était anormalement blanc et paraissait être en plastique. Un moulage.

Jeanne, tu es là ?

Elle ne répondit pas au flic. Lentement, elle se retourna vers la voix.

Jeanne ?

Je te rappelle, fit-elle dans un murmure.

Dans lencadrement de la porte, se tenait Antoine Féraud.

Hirsute. Dépenaillé. Trempé.

Mais pour un mort, il avait plutôt bonne mine.


 

NOUVEL ORAGE. Des éclairs déchiraient le demi-jour du dehors, créant de violents clairs-obscurs, qui inversaient les contrastes en une fraction de seconde. Des négatifs du réel...

Jeanne neut pas le temps douvrir la bouche. Antoine Féraud prit la parole. En un instant, elle retrouva le timbre des enregistrements numériques. Le charme. La douceur. La bienveillance. Il y avait longtemps quelle navait pas eu aussi chaud.

Le psychiatre posa ses questions. Il voulait savoir pourquoi elle était venue ici, au Guatemala. Et avant cela, au Nicaragua.

Féraud savait donc tout.

Et en même temps rien.

Au lieu de répondre, elle le provoqua :

Vous me suivez ?

Vous ne croyez pas que vous inversez les rôles ? fit-il en souriant.

Je ne vous ai pas suivi.

Bien sûr. Je sais ce que vous cherchez. Ce que je ne sais pas, cest comment vous avez pu vous foutre dans ce guêpier. Dans mon guêpier.

Le temps des mensonges, des impostures, des hypocrisies, était révolu.

Un thé en bas, ça vous dit ? demanda-t-elle.

Quelques minutes plus tard, ils étaient installés sous la véranda vitrée, tandis que la piscine de lhôtel crépitait sous la pluie. Les mains serrées sur sa tasse, Jeanne se décida pour une version complète de lhistoire. Son histoire. Sans mensonge ni ellipse. Elle balança tout. Depuis la sonorisation du cabinet jusquà lexhumation du journal intime de Pierre Roberge. Je remuerai les enfers...

En conclusion, elle résuma : le tueur parisien sappelait Joachim Palin. Il était le fils adoptif dAlfonso Palin, amiral sanguinaire des dictatures argentines. Il avait tué trois fois à Paris, une fois à Managua, pour protéger son secret : lexistence dhéritiers dun peuple des premiers âges, au fond dune forêt argentine...

Durant plus dune heure, Antoine Féraud lavait écoutée en silence. Sans toucher sa tasse de thé. Il ne semblait ni choqué par lidée quon lait mis sur écoute pour de banales histoires de cul , ni effrayé par la détermination de Jeanne. De son côté, elle retrouvait ce visage qui lavait tant frappé lors de lexposition des Viennois. Une délicatesse, une harmonie dans les traits, qui coïncidaient avec sa voix et sa sollicitude. Mais elle tiquait encore sur une certaine mollesse de lexpression. Cette figure ne cadrait pas avec la volonté requise pour une telle enquête.

Et vous ? demanda-t-elle enfin.

Le psychiatre prit la parole. Dun ton posé, neutre, comme sil avait dressé le bilan mental dun patient :

Nous avons mené la même enquête, Jeanne. Je suis moins doué, moins expérimenté que vous. Mais je possédais des informations que vous naviez pas. Des éléments révélés par le père en personne. Leur nom dabord, Alfonso et Joachim Palin. Leur histoire en Argentine. Ou du moins une partie. Je savais que Joachim, après la tragédie des Garcia, avait fui la caserne de Campo Alegre et survécu dans la forêt.

Palin ne ma jamais parlé dun peuple dans la forêt des Mânes. À mon avis, il nest pas au courant. En revanche, il est fasciné par les pulsions criminelles de son fils adoptif. Alfonso Palin est lui-même, à sa façon, un tueur en série.

Le père, le fils et lEsprit du Mal.

Lautre information, cétait que Joachim souhaitait se rendre au Nicaragua. Son père savait quil voulait y rencontrer un certain Eduardo Manzarena.

Quand avez-vous saisi la nature criminelle de Joachim ?

Il y a eu lavertissement du père, dabord, le vendredi. Puis le premier article sur le meurtre de Francesca, le dimanche suivant, dans le JDD. Jai compris quAlfonso avait dit vrai. Son fils était passé à lacte. Je ne pouvais pas le contacter : il ne ma jamais donné aucune coordonnée. Jai trouvé le numéro de Manzarena, à Managua. Je nai pas réussi à lui parler. Jai décidé de tenter une action plus risquée. Je suis allé chez Francesca Tercia le soir. Dans son atelier. En quête dindices.

A quelle heure ?

22 heures.

Vous auriez pu croiser François Taine.

Jai seulement trouvé le crâne. Le lundi matin, jai pris un billet pour le Nicaragua. Je voulais prévenir, en personne, Manzarena.

A Managua, jai écume les hôtels. Le nom de Féraud nest jamais apparu.

Javais choisi une petite pension. Pris un autre nom. Une mesure de prudence... On ne ma même pas demandé mon passeport. Jai payé en cash.

Comment avez-vous mené votre enquête ? Vous parlez espagnol ?

Pas très bien. Jai cherché Manzarena. Sans résultat. Je ne suis pas un enquêteur professionnel. Jai aussi contacté les psychiatres de la ville. Jai visité les centres spécialisés. Je cherchais les traces dun adolescent qui aurait été soigné pour son autisme. Jignorais alors que ni Palin ni Joachim nétaient jamais venus au Nicaragua.

Comment avez-vous découvert ma présence à Managua ?

Par hasard. Je connaissais lobsession de Joachim pour le sang. Jai imaginé les lieux qui pouvaient lintéresser. Les banques de sang en faisaient partie. Cest à ce moment que jai découvert que le patron de Plasma Inc. nétait autre quEduardo Manzarena. Jy suis allé le mercredi. Juste au moment où vous sortiez du centre, lair effaré. Jai cru à une hallucination. À ce moment-là, vous nétiez pour moi quune jeune femme ravissante, un peu perdue, que javais rencontrée dans une exposition la semaine précédente.

Jeanne nota les mentions jeune et ravissante . Les plaça soigneusement dans sa boîte à trésors. Et oublia instantanément le un peu perdue .

Je vous ai suivie, continua Féraud. Jai attendu devant la villa de Manzarena. Jai vu arriver les voitures de police, les ambulances. Je vous ai vue parler avec une grande femme indienne. Je ne comprenais rien. Souvenez-vous : vous maviez menti sur votre activité. Vous vous étiez présentée comme une directrice de communication.

Jeanne haussa une épaule.

Je nai pas voulu vous effrayer. Pour les hommes, il vaut mieux être hôtesse de lair que haut fonctionnaire.

Le prestige de luniforme... Vous portez bien une robe de magistrate, non ?

Jamais. Les juges dinstruction nassistent pas aux procès.

Dommage.

Ils sarrêtèrent net. Surpris tous deux par la tournure de la conversation. Ils badinaient en plein cauchemar...

Ensuite ? reprit Jeanne, soudain sérieuse.

Jai trouvé un cyber café. Jai fait des recherches à votre sujet. Vous êtes une sorte de célébrité dans votre domaine. Jai compris que vous maviez manipulé.

Je ne vous ai pas manipulé. Cest un concours de circonstances.

Vous êtes apparue dans ma vie. (Il claqua des doigts.) Comme ça. Et japprends que vous êtes juge dinstruction. Jai pensé que, dès le premier soir, vous vouliez me tirer les vers du nez grâce à vos charmes.

Mes charmes ?

Ne vous sous-estimez pas.

Le ton de flirt, encore une fois...

Quavez-vous fait ensuite ?

Jai perdu votre trace le soir du meurtre. Le lendemain, jai enquêté sur Eduardo Manzarena. Cétait facile : tous les journaux ont fait son portrait. Entre-temps, javais lu la presse française et découvert que Joachim avait frappé deux fois avant Francesca, à Paris. Mais je navançais pas à Managua. Je navais aucune piste, aucun indice, rien. Et impossible de retrouver Joachim et son père dans cette ville. Jai compris que je métais trompé. Je navais ni les moyens ni les compétences pour les retrouver.

Pourquoi êtes-vous parti au Guatemala ? Vous avez suivi ma trace ?

Non. Un autre hasard. Je suis allé à lambassade de France, le jeudi soir. Jai rencontré un attaché culturel, un dénommé Marc, qui sest montré très coopératif.

Nous aurions pu nous croiser là-bas.

Exactement. Dans la conversation, il a évoqué une Française qui venait de partir pour Antigua. Excusez-moi, mais, selon lui, cette femme avait lair un peu... hystérique. Jai deviné que cétait vous... À laube, jai pris lavion pour Guatemala City. Jai loué une voiture et jai foncé jusquà Antigua. Là-bas, jai sillonné la ville. Ce nest pas très grand. Je vous ai finalement aperçue. Vous sortiez de léglise de Nuestra Señora de la Merced.

Javais lair hystérique ? Féraud sourit.

Héroïque, plutôt. Je ne vous ai plus lâchée.

Le psychiatre se tut. Cétait lheure des choix. Amis ou ennemis ? Associés ou rivaux ? Au fond delle-même, Jeanne jubilait. Elle nétait plus seule. Elle allait poursuivre son enquête avec le plus mignon des psychiatres parisiens. Qui ne lésinait pas, en plus, sur les compliments...

Sefforçant de ne pas montrer son état desprit, elle prit sa voix glacée de magistrate pour demander :

Votre conclusion ?

Le père et le fils vont continuer leur voyage. En Argentine. Ils ont fait le ménage ici, côté sang. Ils vont le faire là-bas, côté crâne.

Je suis daccord.

Dun signe, Jeanne désigna le sac de Féraud. Le moulage était à lintérieur.

Sur ce crâne, quest-ce que vous savez ?

Dans latelier de Francesca, jai trouvé les coordonnées du paléontologue qui lui avait envoyé.

Jorge De Almeida.

Son portable ne répondait pas. Jai contacté son laboratoire, à Tucumán. Jai pu parler avec lassistant du chef du labo, Daniel Taïeb.

Vous avez de la chance.

Jai appris que De Almeida avait effectué plusieurs expéditions dans la forêt des Mânes, rapportant à chaque fois des vestiges bizarres. Il nest toujours pas rentré de son dernier voyage. Selon mon contact, il était très exalté ces derniers mois. Il pensait avoir fait une découverte révolutionnaire.

Le crâne ?

Oui. Et dautres vestiges fossiles.

En quoi ces ossements sont-ils révolutionnaires ?

Ils appartiennent à des Homo sapiens sapiens archaïques. Le crâne en question porterait les caractéristiques des Proto-Cro-Magnons : menton fuyant, arcades saillantes, mâchoires avancées... Ces traits simiesques prouveraient la présence dun brouillon dhomme sur le continent américain il y a 300 000 ans.

Cest impossible, fit Jeanne, se rappelant le résumé chronologique dIsabelle Vioti. Les Homo sapiens sapiens sont arrivés en Amérique beaucoup plus tard.

Cest ce que ma expliqué le chercheur. Mais il y a plus fou. De Almeida prétendait avoir déterminé lâge réel de ces vestiges fossiles. Notamment du crâne.

Et alors ?

Il na pas vingt ans.

Jeanne ne comprit pas. Ou plutôt, ne voulut pas comprendre. Elle pressentait pourtant cette vérité depuis plusieurs heures. Antoine Féraud enfonça le clou :

Ces Proto-Cro-Magnons existent toujours, Jeanne. Ils survivent au fond de la forêt des Mânes.


 

 

III

LE PEUPLE


 

ELLE TOURNA la tête et regarda par le hublot. Laile de lavion sinclinait vers la ville immense qui apparaissait à travers les nuages : Buenos Aires. Jeanne aurait aimé profiter à plein de ce retour la capitale argentine avait été son grand coup de foudre lors de son périple détudiante. Mais elle navait pas lesprit libre. Son cerveau était monopolisé par lhypothèse incroyable qui avait clôturé le chapitre Amérique centrale : lexistence dun peuple primitif, au fond dune lagune du Nordeste, en pleine époque contemporaine.

Les signes étaient là. Les preuves, peut-être, même... Mais Jeanne ne pouvait accepter une telle possibilité. Question de bon sens. On parlait bien, de temps à autre, dans les magazines, à la télévision, de tribus totalement coupées du monde civilisé. Des indigènes qui navaient soi-disant jamais vu lhomme blanc . En Amazonie. En Papouasie. En Nouvelle-Guinée. Mais Jeanne avait assez voyagé pour savoir que de telles découvertes nétaient plus possibles. Pas à lheure des satellites. De la déforestation. Des exploitations minières forcenées...

Un autre fait la troublait. Le peuple de la forêt des Mânes, sil existait, nétait pas un simple groupe archaïque. Cétait un fragment violent, cruel, maléfique, de lhumanité. Des créatures cannibales vénérant des divinités obscures, dont le mode dexistence était fondé sur la barbarie et le sadisme. Des tueurs dévoyés, sacrifiant des Vénus au cours de cérémonies sorties tout droit dun film dhorreur.

Le choc du tarmac stoppa ses pensées.

Débarquement. Douanes. Récupération des bagages. Jeanne et Féraud avaient décidé, la veille, dunir leurs efforts. Sans discuter. Ni envisager les dangers de laventure. Ils avaient simplement décrété que leur prochaine étape était Buenos Aires. Ils étaient rentrés à Guatemala City avec la voiture de Féraud Jeanne navait plus eu de nouvelles de Nicolas. Le soir même, ils avaient filé à laéroport La Aurora et attrapé un vol pour Miami. Après quelques heures de sommeil dans un hôtel-dortoir, ils avaient réussi à embarquer sur le vol de 7 h 15 du matin pour Buenos Aires, avec la compagnie Aerolinas Argentinas.

Ils avaient eu le temps déchanger leurs CV. Jeanne sétait montrée sous son meilleur jour, occultant tout ce qui pouvait avoir lair lugubre dans sa vie. Dans lordre : lassassinat de sa sœur aînée, son obsession pour la violence, sa mère gâteuse, sa propre dépression, son incapacité à garder un jules plus de quelques mois... Antoine Féraud avait fait mine de croire cette version enchantée, soupçonnant sans doute quelques petits arrangements. Après tout, le non-dit, cétait son boulot.

Lui affichait un destin sans histoire. Mais dans une version surdouée. Enfance bourgeoise à Clamart. Bac à dix-sept ans. Diplôme de médecine à vingt-trois. Internat achevé à vingt-six puis doctorat en psychiatrie. Plus tard, Féraud avait été maître assistant à la faculté de Sainte-Anne et avait occupé un poste de psychiatre dans le même hôpital. Depuis cinq ans, il sétait orienté vers le privé, ne conservant quune consultation hebdomadaire à Sainte-Anne. Il navait pas ouvert son cabinet pour largent mais pour ce quil appelait le terrain intime . Il observait, fouillait, soignait au quotidien les névroses ordinaires des Parisiens.

Pour le reste, rien de notable. A trente-sept ans, Antoine Féraud navait pas dépouse, pas de maîtresse, pas dex. Cest du moins ce quil racontait. Sa seule et unique passion était son métier. Il vivait pour la psychiatrie, la psychanalyse et cette fameuse mécanique des pères dont il avait déjà parlé à Jeanne. Derrière chaque crime, il y a la faute dun père... Dans ce domaine, Joachim constituait un cas décole. Mais qui était son père œdipien ? Hugo Garcia ? le clan de la forêt ? Alfonso Palin ? ou encore son père biologique, sans doute un prisonnier politique éliminé dans les geôles de Campo Alegre ? Une certitude : Joachim était marqué par la pure violence. Il était né par elle. Et existait pour elle.

Jeanne avait écouté Féraud. À mesure quil parlait et sagitait, il ressemblait de moins en moins à lhomme de ses rêves. Il paraissait jeune, fiévreux, désordonné. Et surtout : inconscient. Il ne mesurait pas dans quelle aventure il sétait lancé. Armé de ses théories et de ses connaissances psychiatriques, il navait pas saisi quil évoluait désormais dans la vraie vie avec un vrai tueur et de vraies victimes. Le terrain familier de Jeanne. Elle craignait maintenant quil ne soit plutôt un poids quun atout pour la suite de lenquête...

Ils sortirent de laéroport Eizeiza. Cherchèrent un taxi. Dès ses premiers pas à lair libre, Jeanne reçut un choc. 10 heures du matin. Le soleil. La qualité inexprimable de lair... Au mois de juin, en Argentine, on est en hiver. Mais lhiver préserve ici un versant solaire.

Tout près delle, un flic prononça quelques mots avec laccent chantant, chaleureux du pays. Ce fut comme si une bulle de bande dessinée sétait échappée de ses lèvres. Un sillage détoiles, de paillettes, détincelles... Dun coup, malgré lenquête, malgré le goût de mort au fond de chaque fait, elle se trouva propulsée aux confins de la joie. De lautre côté du monde...

Taxi. Au fil de lautoroute, la ville émergeait lentement de la forêt. Plate et grise comme une mer. Elle miroitait, scintillait, palpitait. Plus précisément, les cités claires, les maisons blanches se dessinaient parmi les bouillonnements de verts. Toujours étroites, percées de quelques fenêtres. Le tableau évoquait une ville construite en morceaux de sucre dune élégance éthérée.

Avenue 9 de Julio. Laxe principal de Buenos Aires offrait un catalogue complet de larchitecture de la capitale. Constructions grandioses mêlant les styles, les époques, les matériaux. Arbres foisonnants, nobles et feuillus : tipuanas, sycomores, lauriers effleurant les façades de leurs ombres légères. Toute la ville vibrait. Evoquait un claquement de cymbales dans le soleil dhiver.

Jeanne ne voyait pas que cela. Au fil des rues, des bâtiments, des porches, ses souvenirs revenaient. Le parfum des chèvrefeuilles brassé par le vent tiède du printemps. Les brumes bleu et mauve des jamcamndas aux feuilles plus légères que les fleurs de coton. La rumeur des voitures, le soir, qui faisait corps avec la nuit sur la place San Marin, au pied des lauriers géants...

Elle avait indiqué au chauffeur un hôtel dont elle se souvenait, dans le quartier Retiro, au nord-est de la ville. Lhôtel Jousten, rue Arroyo. La rue, surtout, lavait marquée. Une artère qui senfouissait sous les arbres comme une rivière sous des saules, en tournant ce qui est plutôt rare dans cette ville dessinée selon le plan dun échiquier.

Arroyo 932. Jeanne régla le taxi. Féraud ne sortait pas facilement son porte-monnaie. Le froid les surprit. A lombre, il ne faisait que quelques degrés au-dessus de zéro. Et elle navait toujours pas acheté de pull... Cette ambiance hivernale était très différente de ce quelle avait connu lors de son premier voyage. Mais la rue était toujours aussi belle. Les immeubles, surplombant les cimes des arbres, étaient dune noblesse extraordinaire. Pierres de taille, angles arrondis, balcons ciselés : douceur et bienveillance à tous les étages...

Dans lhôtel, deux chambres étaient libres. Au même étage, mais pas mitoyennes. Tant mieux. Ils nétaient pas là pour batifoler. Même si lidée, au Guatemala, avait semblé naturelle. Cela paraissait déjà loin...

Jeanne prit une douche. Après dix bonnes minutes de jets crépitants, elle sortit de la cabine réchauffée, régénérée, et shabilla en superposant encore une fois tee-shirts et polos légers. Elle avait donné rendez-vous à Féraud à midi dans le lobby.

Lobjectif était clair.

Retrouver la trace de lamiral Palin et du colonel Pellegrini.


 

JEANNE donna au chauffeur ladresse de Clarin, le journal de gauche de Buenos Aires elle avait acheté un exemplaire dans un kiosque. Elle espérait quune permanence en ce dimanche leur permettrait daccéder aux archives.

Les bureaux du siège étaient situés avenue Corrientes, à lest, dans le quartier de San Nicolas. Le taxi traversa un centre daffaires désert, où se dressait la tour des Anglais, plantée sur son fragment de pelouse. Autour, des buildings à laméricaine projetaient leurs ombres froides. Le quartier exprimait une solitude déchirante, tragique, qui provoquait une inquiétude presque métaphysique.

La voiture plongea dans des rues plus étroites, et plus fréquentées. Lautre visage de Buenos Aires. Porches sombres, balcons clos par des grillages, étroites fenêtres coiffées par des buissons en fleur. Et partout, le soleil. Allongé. Alangui. Assoupi. Mais toujours sur le qui-vive. Ici, léclat dune vitre quon ouvre. Là, une carrosserie qui file. Là encore, le miroitement dune sculpture dacier plantée sur un parterre de gazon. Jeanne se souvint des obscures recherches dEmmanuel Aubusson, à propos de la citation de Rimbaud : Léternité... la mer allée avec le soleil . Buenos Aires, cétait lhiver allé avec le soleil ...

Ils atteignirent lavenue Corrientes, longue artère cadrée par des immeubles sombres et rectilignes. Les contrastes y étaient si durs, si forts, que tout paraissait peint en noir et blanc. Jeanne avait vu juste : une équipe assurait une permanence. La salle des archives était une pièce sans fenêtre éclairée par des tubes luminescents, traversée de comptoirs soutenant des ordinateurs.

En quelques clics, Jeanne accéda à la mémoire du journal. Féraud se tenait derrière elle, silencieux, attentif. Elle se demandait sil parlait assez bien lespagnol pour suivre ce qui se passait. Elle commença la recherche par lamiral Alfonso Palin. Et nobtint pas grand-chose.

Lofficier avait occupé de hautes fonctions au sein de la célèbre Escuela de Mecánica de la Armada (ESMA), principal centre de détention, de torture et dextermination de la sale guerre . Puis il avait supervisé dautres centres de détention illégaux fonctionnant en plein Buenos Aires : Automotores Orletti, El Banco, El Olimpo... Cétait lui, racontait larticle, qui avait institué la diffusion de la musique dans ces centres pour couvrir les hurlements des prisonniers. En 1980, il était devenu le chef du secrétariat à lInformation de lÉtat. Il prenait alors ses ordres directement de Jorge Rafaël Videla. Il aurait dû être en tête de liste des officiers accusés par les gouvernements démocratiques qui avaient succédé aux dictatures, mais Palin sétait évaporé après la guerre des Malouines, en 1984.

Depuis cette époque, plus une ligne navait été écrite sur lui. A lévidence, lamiral sétait exilé. Jeanne nétait pas étonnée. Tout portait à croire quil sétait installé de longue date en Europe. En Espagne ou en France.

La seule trouvaille était un portrait photographique, avec dautres officiers. Chaque membre du groupe se tenait bien raide dans son uniforme. Certains portaient des lunettes noires et arboraient des postures de mafieux. Ils ressemblaient à leurs propres caricatures.

Jeanne se tourna vers Féraud.

Lequel est-ce ?

Le psychiatre, troublé, tendit lindex. Palin ressemblait à lêtre quelle avait imaginé. Un homme grand, maigre, sec comme du bois mort. Dans les années quatre-vingt, il avait déjà les cheveux gris, épais, coiffés en arrière. Des yeux bleus froids et deux grandes rides en tenaille qui encadraient sa figure comme des pinces à glace. Jeanne tenta de se le représenter beaucoup plus vieux, en costume civil, dans le cabinet de Féraud. Plutôt flippant, comme patient...

Elle imprima le cliché puis lança une nouvelle recherche. Vinicio Pellegrini. A ce nom, lordinateur se déchaîna. Une pléthore darticles safficha. Le colonel semblait avoir participé à tous les procès, bénéficié de toutes les amnisties, puis il était retourné dans le box des accusés sous lactuel gouvernement, qui ne plaisantait pas avec les criminels de la dictature. Pellegrini était sur tous les coups. Coups bas. Coups fourrés. Mais aussi coups déclat. Lhomme, bien que désormais assigné à résidence, était une star à Buenos Aires.

Jeanne commença à lire puis se souvint de Féraud. Elle se retourna et surprit dans ses yeux la confusion. Le problème de la langue, mais aussi de lhistoire politique du pays. Elle-même était perdue. Sils voulaient vraiment comprendre quelque chose à cet imbroglio, ils devaient dabord se rafraîchir la mémoire. Se replonger dans les trente dernières années de lArgentine. Ces juntes militaires qui avaient reculé les limites de lhorreur.

Les archives de Clarin proposaient des dossiers de synthèse regroupant des articles à propos de sujets spécifiques. Elle choisit : Justice, dictatures et réformes. Ouvrit la série darticles et fit la traduction simultanée à voix haute pour son partenaire.

Les faits.

Mars 1976. Le général Jorge Rafaël Videla, commandant en chef de larmée de terre, renverse Isabela Perón, dernière compagne de Juan Domingo Perôn, alors présidente de la République. A partir de cette date, plusieurs généraux se succèdent au pouvoir. Videla, de 1976 à 1981. Roberto Viola, pour quelques mois. Leopoldo Galtieri, de 1981 à 1982, artisan de la guerre des Malouines, contraint de démissionner après la défaite de lArgentine. Il cède la place à Reynaldo Bigogne, obligé à son tour, en 1983, dabandonner le pouvoir en faveur, enfin, dune république démocratique.

Pendant sept années, cest donc le règne de la terreur. Lobjectif des généraux est clair : éradiquer définitivement tout front subversif. Pour cela, on tue en masse. Non seulement les suspects mais aussi leur entourage. Une phrase célèbre du général Ibérico Manuel Saint-Jean, alors gouverneur de Buenos Aires : Nous allons dabord tuer tous les agents de la subversion, ensuite leurs collaborateurs, puis les sympathisants ; après, les indifférents, et enfin les timides.

Lère des enlèvements commence. Vêtus en civil, les militaires roulent dans des Ford Falcone vertes sans plaque dimmatriculation. Ils kidnappent des hommes, des femmes, des enfants, sans explications. La scène peut survenir dans la rue, sur le lieu de travail, au domicile du suspect. A nimporte quelle heure du jour ou de la nuit. Pour les témoins, le mot dordre est : No te metas ( Ne ten mêle pas ). Des milliers de personnes disparaissent ainsi, dans lindifférence forcée des autres.

Le plus beau est la technique délimination finale. Après avoir torturé les subversivos, par centaines, par milliers, il faut sen débarrasser. Cest el vuelo. Les prisonniers sont soi-disant vaccinés avant dêtre transférés dans un autre pénitencier. Une première piqûre danesthésiant leur ôte toute volonté de résistance. On les embarque, groggy, dans un avion-cargo. Deuxième piqûre, en altitude, qui les endort complètement. Alors les militaires les déshabillent, ouvrent la porte du sas et balancent les corps nus dans les eaux de lAtlantique Sud. Des milliers de détenus disparaissent ainsi. Jetés à 2 000 mètres daltitude. Fracassés contre la surface des flots. Dans chaque centre de détention, plusieurs jours de la semaine sont consacrés à cette corvée de mer . Les militaires pensent avoir trouvé la solution pour éviter toute poursuite internationale. Pas de corps. Pas de traces. Pas de tracas...

Ce sont pourtant ces disparitions qui vont provoquer un sentiment de révolte à Buenos Aires. Dès 1980, des mères en colère exigent de savoir ce qui est arrivé à leurs enfants. Sils sont morts, elles veulent au moins récupérer leurs dépouilles. Ces femmes deviennent les fameuses Madrés de Plaza de Mayo . Celles que les militaires surnomment les folles de la place de Mai . Elles manifestent sans relâche, chaque jeudi, face à la Casa Rosado, le palais présidentiel. Et deviennent le symbole dune population qui, à défaut déchapper à la dictature, veut au moins enterrer ses morts.

Cette révolte coïncide avec la déconfiture de la junte militaire, qui se fourvoie, en 1982, dans la guerre des Malouines. En quelques semaines, et quelques navires coulés, lArgentine est écrasée par larmée britannique. Les généraux renoncent au pouvoir en 1983, prenant soin de sauto-amnistier pour éviter toute poursuite judiciaire.

La stratégie ne fonctionne quà moitié. Le gouvernement démocratique constitue une Commission nationale sur la disparition des personnes (CONADEP) qui révèle, sous la forme dune synthèse intitulée Nunca mas ( Jamais plus ), lhorreur au grand jour. Le rapport évoque 30 000 disparus. Un chiffre qui sera ramené, officiellement, à 15 000. Les méthodes de torture sont identifiées. En tête, la picana, une pointe électrique quon applique sur les différentes parties du corps : paupières, gencives, aisselles, organes génitaux... Les témoignages évoquent aussi dautres techniques : viols systématiques des femmes, amputations à la scie électrique, brûlures de cigarette, énucléation, introduction de rongeurs vivants dans le vagin, mutilation des parties génitales au rasoir, vivisection sans anesthésie, ongles des mains et des pieds arrachés, chiens dressés pour mordre ou violer les prisonniers...

Comment châtier de tels actes ? Le gouvernement démocratique de Raúl Alfonsin ne peut plus reculer. Malgré la menace dun nouveau coup dÉtat militaire, il faut procéder à des arrestations et prononcer des sentences. Commence alors un jeu du chat et de la souris entre les accusés et le pouvoir civil, qui alterne menaces de procès et décrets damnistie. Comme la loi du point final ( punto final ), en 1986, fixant une date limite au dépôt des plaintes, permettant ainsi de suspendre les poursuites engagées contre les militaires. Ou encore, en 1987, la loi de lobéissance due (obediencia debida), annulant la responsabilité de tout soldat ayant agi sur ordre de ses supérieurs.

Restent les hauts dignitaires. Les généraux. Les amiraux. Les membres des gouvernements militaires. Ceux-là passeront aussi à travers les mailles du filet. Pour une raison simple : ils sont trop âgés. Au mieux, ils meurent avant leur procès. Au pire, ils sont assignés à résidence dans leur demeure princière, la plupart dentre eux ayant profité de leur pouvoir pour amasser une belle fortune.

Jeanne quitta lécran des yeux et se tourna vers Antoine Féraud. Dun regard, ils se comprirent. Ils cherchaient un tueur amateur au pays des tueurs professionnels. Dans ce paysage de carnage et de procès, Alfonso Palin avait réussi à disparaître.

En revanche, Pellegrini la jouait grand seigneur.

Elle revint à la série darticles qui le concernaient. Depuis le début des procès, il navait pas cessé de défrayer la chronique. Lhomme fort de Campo Alegre, El Puma, avait fait lobjet de plusieurs actes daccusation. Sa responsabilité dans les exactions commises ne faisait aucun doute. Son nom apparaissait dans les organigrammes. Des ordres fait rarissime avaient même été signés de sa main. Meurtres. Actes de torture. Disparitions...

Malgré ces preuves, Pellegrini était souvent mis hors de cause. Dautres fois, il était condamné. Aussitôt, il faisait appel. Repoussant éternellement lapplication des peines. Assigné à résidence, il jouissait dune position confortable. Ne se souciant pas de discrétion, il organisait des fêtes dans sa villa et avait même investi son argent dans une équipe de football. Le tortionnaire était devenu une figure incontournable du sport argentin, obtenant des dérogations pour assister à des matches ou participer à des émissions de télévision.

Jeanne imprima son portrait. Un grand gaillard septuagénaire coiffé en brosse, aux fines lunettes dorées et au sourire de crocodile repu.

Cest lui quil nous faut, conclut-elle.

Comment le trouver ? Elle éteignit lordinateur.

Jai mon idée.


 

LES LOCAUX des Madrés de Plaza de Mayo se trouvaient au sud de lavenue Corrientes. Jeanne neut aucun mal à trouver ladresse les Mères avaient pignon sur rue. Le taxi croisa la Plaza de Mayo et le palais présidentiel, puis emprunta lavenue J.A. Roca pour tomber pile dans la rue Piedras.

Durant le trajet, Jeanne expliqua son plan à Féraud. Depuis trente ans, les Mères constituaient un front de résistance unique contre les généraux. Elles sétaient organisées en bureaux denquête, associant avocats, détectives, généticiens, experts pathologistes... Face à elles, les criminels ne pouvaient dormir en paix. Dautant plus quelles se rendaient régulièrement à leur domicile en criant : La casa no es un pénal ! ( La maison nest pas une prison ! ) ou : Si no hay justicia, hay escrache popular ! ( Sil ny a pas de justice, il y a les dénonciations populaires ! ) Lors de son premier voyage, Jeanne avait suivi une de ces manifestations. Elle avait été bouleversée par ces vieilles femmes, toutes coiffées dun fichu blanc, chantant, hurlant, scandant au son des tambours leur droit à la justice.

Ces dernières années, elles avaient fondé une nouvelle association, Les Grands-Mères de la place de Mai, versée dans un domaine spécifique : identifier et récupérer les enfants volés par la dictature. Entre 1976 et 1983, on avait confié les bébés nés de prisonnières enceintes à des familles honorables , cest-à-dire de droite. Parfois, un officier donnait un nourrisson à sa femme de ménage stérile. Dautres avaient organisé un vrai trafic, vendant les gamins à de riches familles. Des centaines denfants avaient ainsi perdu leur identité, leur origine, accueillis dans le camp des bourreaux de leurs propres parents.

Les Abuelas avaient organisé une vaste campagne de sensibilisation, exhortant tous les trentenaires argentins ayant un doute sur leur origine à venir faire une prise de sang dans leurs bureaux. On comparait ensuite leur ADN avec celui des disparus du régime cest-à-dire avec le sang des grands-mères, toutes parentes des victimes. Ces comparaisons avaient permis didentifier de nombreux enfants volés et de leur rendre leurs parents véritables du moins leur nom.

Les mères et grands-mères de lassociation étaient devenues les meilleures spécialistes de leurs ennemis. Elles avaient constitué des dossiers, des fonds darchives, des organigrammes. Elles connaissaient leurs adresses à Buenos Aires. Leurs combines pour échapper à la justice. Leurs magouilles financières. Leurs réseaux davocats. Le contact idéal pour retrouver Vinicio Pellegrini. Le problème était toujours le même : on était dimanche et leur bureau risquait dêtre fermé.

Le taxi sarrêta devant le 157 de la rue Piedras. Jeanne, une nouvelle fois, régla la course et lança un regard agacé à Féraud. Ce quelle vit la calma. Blême, tendu, décoiffé, le psychiatre avait lair accablé. Il faisait dix ans de moins que lorsquelle lavait connu, le premier soir, au Grand Palais. Il ressemblait à un étudiant tout juste embarqué par les CRS, après avoir reçu un coup de matraque sur le crâne. Elle se souvint quil avait lu le matin même, dans lavion, le journal de Pierre Roberge. A quoi sajoutaient maintenant les exactions argentines. Cétait beaucoup pour un psychiatre de salon...

Un instant, elle admira la beauté de ses traits, ses yeux noirs, ses sourcils bien dessinés dacteur mexicain. Vraiment un beau mec. Mais inapte pour une enquête de terrain. Ce spectacle la toucha. Malgré elle, elle tendit la main pour recoiffer une de ses mèches. Elle regretta aussitôt ce geste de tendresse. Pour faire bonne mesure, elle lui frappa lépaule et cria en ouvrant sa portière :

Vamos, companero !

La rue Piedras était froide et déserte. Les immeubles paraissaient inhabités. Ils navaient pas le code du 157. Ils durent attendre dix minutes avant que quelquun sorte du bâtiment. Ils avaient froid. Ils avaient chaud. Ils portaient en eux, comme une maladie, leur nuit chiffonnée et les heures de vol inconfortables.

A lintérieur, latmosphère de solitude continuait. Couloir interminable. Murs gris. Sol brun piqué de carrés blancs. Des portes en série. Toutes identiques. Ils trouvèrent lascenseur. Un monte-charge clos par une grille. Troisième étage. Nouveau couloir. Nouvelle succession de portes. Celle des Madrés était au bout. Une photo en noir et blanc de la Plaza de Mayo était collée dessus.

Jeanne sonna. Pas de réponse. Ils étaient bons pour rentrer à lhôtel, trouver un petit restaurant et jouer les touristes jusquau lendemain matin. Au bout de quelques secondes pourtant, un verrou claqua. La porte souvrit. Cétait absurde mais Jeanne sattendait à voir apparaître une vieille femme, mi-madone, mi-sorcière.

Le personnage sur le seuil navait rien à voir avec ce cliché. Un homme dune quarantaine dannées portant chemise à rayures roses, pantalon à pinces de bonne coupe, mocassins à glands. Un banquier plutôt quun militant bénévole.

Jeanne donna son nom, celui de Féraud, expliqua quils venaient de Paris pour... Lhomme linterrompit dans un français rocailleux :

Paris ? Je connais bien Paris ! (Il éclata de rire.) Jy ai fait une partie de mes études. La Sorbonne ! Georges Bataille ! La cinémathèque !

Le ton était donné. Un intello. Mûr pour un bobard sur mesure : le projet dun livre écrit à quatre mains sur la justice face aux dictatures. Lhomme écouta à peine. Il recula et repartit dun éclat de rire, haut et fort.

Entrez ! Je mappelle Carlos Escalante. Je suis journaliste, moi aussi. On ma laissé les clés des bureaux pour mener mes propres recherches.

Ils pénétrèrent dans une pièce tapissée de casiers en fer, de tiroirs de bois, darmoires en contreplaqué. Des archives serrées montaient jusquau plafond. Sur les portes, des affiches portaient les mots Desaparecidos ou Busear el hermano .

Par courtoisie, Jeanne demanda :

Vous travaillez sur quoi ? Les disparus des dictatures ?

Non. Les enfants volés. Les maternités clandestines. Jeanne lança un coup dœil à Féraud : une chance pour leur enquête. Escalante surprit leur échange.

Le sujet vous intéresse ?

Nous comptons consacrer un chapitre à ce problème, oui. Je crois savoir que plusieurs coupables ont été condamnés...

Il faut sentendre sur lidentité des coupables. Et sur la nature des délits...

Carlos Escalante les invita à sasseoir autour dune table centrale, qui supportait plusieurs ordinateurs. LArgentin avait un côté affable, souriant et jovial, en totale rupture avec lobjet de la conversation. Lexposé commença :

Ce qui est intéressant, cest que les crimes contre des mineurs sont imprescriptibles en Argentine. Les amnisties ne les concernent pas. Ces histoires denfants volés ont donc permis de confondre des généraux qui avaient échappé aux autres accusations. Même Carlos Rafaël Videla a été condamné en 1998. Il a été jugé comme lauteur intellectuel de lenlèvement des gosses, de la suppression de leur état civil, de la falsification de leur identité. Aujourdhui, ces affaires prennent un tour bizarre. Certains enfants attaquent même en justice leurs parents adoptifs ...

Jeanne se prit à imaginer cet univers cauchemardesque. Des femmes qui accouchaient dans des lieux de torture. Des enfants quon offrait comme des chocolats pour Noël. Des bourreaux qui élevaient la progéniture de leurs propres victimes. Des trentenaires qui traînaient maintenant leurs parents adoptifs dans le box des accusés et sidentifiaient à des ossements retrouvés dans le désert ou sur les plages atlantiques dUruguay...

Les militaires, ils sont en prison ?

Escalante éclata à nouveau de rire. Il ne sétait pas assis. Petit, il parlait haut, le menton levé, comme sil voulait lancer ses phrases au-dessus dun mur.

Personne ne fait de la prison en Argentine ! On reste chez soi, cest tout.

Parmi les cas que vous avez étudiés, avez-vous entendu parler dun enfant nommé Joachim ?

Quel est son nom de famille dorigine ? celui de ses parents adoptifs ?

Elle hésita, puis mentit :

Je ne lai pas.

Je peux faire des recherches, si vous voulez. Qui est-ce ?

Un enfant dont nous avons entendu parler. Nous ne savons même pas sil existe. Réellement.

Le journaliste fronça les sourcils. Elle prit un virage à 180 degrés pour éviter toute question :

En réalité, nous cherchons ladresse du colonel Vinicio Pellegrini.

Son sourire revint :

El Puma ? Pas compliqué. Il suffit de lire les journaux. Rubrique people . Mais je peux vous trouver ça ici.

Escalante fit rouler son siège à roulettes à la manière dun dentiste affairé. Il se mit à fouiller dans un tiroir en fer.

Voilà. Ortiz de Ocampo 362. Le quartier le plus chic de Buenos Aires : Palermo chico.

Vous pensez quil acceptera de nous parler ?

Et comment ! Pellegrini est aux antipodes des autres généraux. Cest une grande gueule. Un provocateur. Et même un type assez charismatique. Au moins, il ne manie pas la langue de bois.

Jeanne et Féraud se levèrent comme un seul homme. Le journaliste les imita, tendant le Post-it sur lequel il avait noté ladresse.

Vous pouvez y aller maintenant. Vous êtes sûrs de le trouver, avec ses amis. Le dimanche, cest le jour de Vasado ! Rien de plus sacré chez nous que le barbecue !


 

DES STEAKS GRILLÉS. Des churrascos fumants. Des saucisses ruisselantes. Du boudin calciné... Tout ça grésillait, crépitait, flambait sur un barbecue long de plusieurs mètres. Pour son asado, Vinicio Pellegrini avait vu les choses en grand.

Le Palermo Chico est situé au nord-ouest de la ville. Villas à la française, hôtels particuliers, manoirs anglais se serrent sous les arbres et la vigne vierge. Le lierre ruisselle même des câbles électriques, comme pour mieux cacher les précieuses demeures et les cahutes des gardiens.

Caméras. Interphone. Vigiles. Chiens. Détecteurs de métaux. Fouille au corps. Jeanne et Féraud avaient passé toutes ces étapes jusquà accéder aux jardins de Pellegrini. Leur nationalité française avait fait office de patte blanche . La villa était plus moderne que les autres bâtisses du quartier. Un bloc clair aux lignes strictes à la Mallet-Stevens, agrémenté de tourelles carrées et de verrières dartiste. Jeanne songea à lassignation à résidence de Pellegrini : cétait la plus belle prison quelle ait jamais vue.

Ils sapprochèrent. Sur les pelouses, se déployaient des saules pleureurs, des chênes centenaires, des sycomores souverains. Dessous, des cuisiniers déguisés en chefs français, toque et tablier blancs, manipulaient des montagnes de viande. Les invités de Pellegrini patientaient tranquillement, assiette à la main...


: 2015-09-13; : 8;







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